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mercredi 1 juillet 2009

L'emprunt national, une opération plus "politique que financière"


Pierre-Cyrille Hautcœur, professeur à l'Ecole d'économie de Paris, a répondu dans un chat aux questions des internautes du Monde.fr sur le grand emprunt national, annoncé pour début 2010. Il regrette un "effet de manche politique", qui risque de pénaliser les contribuables, au profit des 5 ou 10 % de la population qui ont les moyens de souscrire.
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Eddie: Les précédents historiques en France ont montré que les grands emprunts ont été très coûteux pour l'Etat, notamment l'emprunt Giscard. Pourquoi donc y recourir maintenant ?

Pierre-Cyrille Hautcœur : Les emprunts auprès du public (l'emprunt Pinay, Giscard ou Balladur), sont habituellement plus coûteux que les emprunts auprès des marchés financiers. Dans les cas des emprunts Pinay et Balladur, il y avait des avantages fiscaux. Pour les emprunts Pinay et Giscard, il y avait une indexation sur l'or. Ce sont les raisons pour lesquelles ils ont été très coûteux.

Dans tous les cas, les coûts de réalisation de l'emprunt (en particulier la mobilisation des réseaux bancaires) font qu'il est nécessairement plus cher pour l'Etat que le recours aux marchés financiers. Le recours à l'emprunt se justifiait autrefois, quand les marchés financiers étaient peu développés, à l'époque de Pinay ou même encore de Giscard. Mais aujourd'hui, l'Etat peut emprunter des montants très élevés sur les marchés à un coût très faible.

fantomas: Cet emprunt n'est-il pas en réalité une augmentation d'impôts qui ne dit pas son nom ?

Non, ce n'est pas du tout une augmentation des impôts. C'est, comme tout emprunt, un report sur le futur du financement d'un certain nombre de dépenses. Cela va profiter à ceux qui bénéficieront des dépenses, et éventuellement aux souscripteurs si les conditions sont suffisamment favorables a posteriori, une fois que tout sera remboursé.

Rachid: Quel avantage y a t-il à emprunter aux Français plutôt qu'aux investisseurs institutionnels traditionnels ?

Il y a un avantage politique : si l'emprunt est un succès, le gouvernement pourra affirmer le soutien de la population à sa politique économique ; en revanche, cela peut coûter cher aux contribuables, car le gouvernement va faire en sorte que cela réussisse.

Marie-Claire: Cet emprunt ne représente-t-il pas, pour les petits épargnants, l'opportunité de voir leurs économies mieux rémunérées que sur le Livret A ?

Il ne faut pas voir cela comme un substitut à un livret de caisse d'épargne. Il est possible que la rémunération soit plus intéressante, mais il ne faut pas s'y tromper : le Livret A, c'est de l'épargne disponible à tout moment, alors qu'un emprunt, c'est une épargne qui est immobilisée longtemps.

Macaron: Est-ce une bonne idée de continuer à creuser la dette ?

La question n'est pas de savoir si la dette, c'est bien ou mal en soi. La question est : que va-t-on en faire ? De manière conjoncturelle, on peut considérer qu'un soutien de la demande, dans la tradition de l'économie keynésienne, est souhaitable, et à ce moment-là, l'Etat peut faire des dépenses publiques dans ce but. Mais l'on peut espérer que ce soit très conjoncturel, car si la reprise économique est en cours, dans un an il faudra plutôt réduire le déficit budgétaire. D'autant qu'il va déjà être très important cette année.

Jean-Michel_Lucas: Quelles sont les pratiques contemporaines en termes d'emprunt d'Etat face aux crises, et quelles en sont les conséquences pratiques sur les économies ?

Les Etats, en général, recourent à l'emprunt auprès des marchés financiers. Le type d'emprunt national tel qu'on envisage de l'organiser en France a à peu près disparu dans les pays développés, parce que c'est une pratique plus politique que financière, et très coûteuse. Les conséquences sur l'économie de l'endettement public, en général, consistent surtout à reporter une partie du financement sur les générations futures, et donc de reporter des transferts entre les contribuables, qui devront payer plus d'impôts. Les rentiers, eux, recevront les intérêts sur cette dette.

L'histoire montre que l'on peut avoir un niveau de dette publique très élevé. Même si généralement les très forts endettements ont été le résultat de guerres, et que l'on a rarement atteint des déficits publics aussi importants en période de paix.

Eddie: Cet emprunt d'Etat peut-il avoir un effet inflationniste ? Qu'en pense la Banque centrale européenne (BCE) ?

L'emprunt d'Etat n'a pas plus d'effet inflationniste que n'importe quel autre endettement d'Etat. Tant que la conjoncture économique reste très mauvaise, une grande partie des économistes et des institutions comme la BCE tolèreront des déficits importants, et donc des endettements importants. Mais la contrepartie, c'est que dès l'amélioration de la conjoncture, ces déficits devront être très rapidement réduits, sous peine, effectivement, de créer une inquiétude sur la soutenabilité de la dette publique.

Evidemment, en théorie, si l'Etat réalisait uniquement des investissements très productifs, il n'y aurait pas de raison de l'empêcher de s'endetter davantage. Mais on considère en général que l'Etat n'est pas le mieux placé pour savoir quels sont les investissements les plus productifs, à l'exception de quelques uns. Et qu'il y a des risques de dérive politique dans leur emploi. Dans un pays comme la France, qui a déjà un budget assez substantiel, on peut penser que le budget existant permet de réaliser les investissements nécessaires, en particulier dans l'éducation ou la recherche, qui sont du domaine de la puissance publique.

Erreipg_1: Connaissez-vous le taux et la durée de vie de cet emprunt ? A quoi sont destinés les fonds générés par celui-ci ?

Les taux seront fixés au dernier moment, parce qu'ils dépendent de l'évolution des taux sur le marché. Il y aura sans doute des discussions préalables sur les autres caractéristiques de l'emprunt : la durée, l'indexation éventuelle, ou les conditions du remboursement. Quant à l'utilisation de l'emprunt, on peut dire que cet emprunt aura une affectation particulière, mais les finances publiques sont indivisibles, et donc en réalité, l'emprunt, comme les autres ressources de l'Etat, contribuera à financer l'ensemble des dépenses publiques.

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