De la vérité des faits - qui, quoi, comment ? - on est resté éloigné. De la vérité des hommes - pourquoi ? - quatre semaines d'audience ont permis de s'approcher. Cette lecture subjective de l'affaire Clearstream échappe à la seule logique judiciaire. Elle met en scène six hommes, quatre prévenus et deux témoins, et six obsessions, dont la somme a permis à cette affaire de falsification de fichiers et de dénonciation calomnieuse de prospérer : Denis Robert, le journaliste-écrivain, Philippe Rondot, le général chargé du renseignement, Jean-Louis Gergorin, l'industriel de l'armement, Renaud Van Ruymbeke, le juge d'instruction, Dominique de Villepin, le ministre, et Imad Lahoud, le mystificateur.
Peut-être faut-il commencer par là.
Imad Lahoud ou l'obsession sociale. En octobre 2002, l'ancien trader à Londres sort de trois mois de détention provisoire à la prison de la Santé, pour une affaire d'escroquerie liée à un fonds d'investissement. L'épisode est encombrant sur le curriculum vitae d'un homme que son mariage a introduit au coeur de l'oligarchie française. Son beau-père, François Heilbronner, inspecteur des finances passé du cabinet de Jacques Chirac à la présidence du GAN, en est l'un des plus parfaits représentants. Son épouse, Anne-Gabrielle, est elle-même ancienne élève de l'ENA, sortie comme son père dans la botte de l'inspection des finances.
Le couple Heilbronner-Lahoud compte parmi ses amis tout le Bottin des conseillers ministériels, des banquiers et des hauts fonctionnaires, prompts à se méfier de ceux qui ne sont pas de leur monde.
Imad Lahoud a donc une revanche à prendre, et une urgence à se "refaire". En quelques mois, il retrouve un statut social exceptionnel : grâce à son frère Marwan, polytechnicien et brillant dirigeant d'une filiale d'EADS, le poids lourd mondial de l'aéronautique, de l'espace et de la défense, il rencontre le numéro trois du groupe, Jean-Louis Gergorin, qui le présente à son tour au général Philippe Rondot.
Le voilà agent des services spéciaux, à la direction générale de la sécurité extérieure, la DGSE, consultant puis salarié généreusement rémunéré d'EADS. Il le doit à sa capacité de conviction : il a persuadé les services de renseignement qu'il pouvait leur être utile dans la mise à jour des circuits de financement du terrorisme islamique en général et d'Oussama Ben Laden en particulier. Que la réalité ne soit pas à la hauteur de ses promesses, et son statut social s'effondre. Au début de l'année 2003, sa route croise opportunément celle du journaliste Denis Robert.
Denis Robert ou l'obsession Clearstream. Depuis la parution de son enquête, Révélation$, en 2001, qui entend démontrer que la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream est une gigantesque machine internationale de blanchiment d'argent, Denis Robert est un journaliste aux abois. Son livre est critiqué par ses confrères, et les procès en diffamation qui lui sont intentés menacent les finances de son éditeur, Les Arènes. Seul contre tous, il a un besoin impératif de fournir des offres de preuve au tribunal pour valider son enquête.
Lorsque Florian Bourges, un jeune auditeur stagiaire d'Arthur Andersen en mission chez Clearstream, le contacte pour lui faire part d'un certain nombre de bizarreries qu'il a identifiées dans les comptes de la chambre de compensation, et lui propose de lui fournir des fichiers, Denis Robert l'accueille comme son sauveur.
Tout comme, un peu plus tard, il reçoit, sur la recommandation d'un ami, les offres de service d'un "informaticien de génie", Imad Lahoud, susceptible de lui traduire les fichiers et de comprendre les mécanismes occultes qu'il suspecte chez Clearstream. Il n'hésite donc pas une seconde à lui donner une copie du CD-ROM qu'il a reçu de Florian Bourges. Voilà Imad Lahoud en possession des fameux fichiers. Ils tombent à pic, car la DGSE commence à se méfier de cette source dont le comportement l'inquiète et dont l'apport aux services est quasi nul. Heureusement pour lui, il y a le général Philippe Rondot et Jean-Louis Gergorin.
Le général Philippe Rondot ou l'obsession Ben Laden. Spécialiste du monde arabe, fin connaisseur du Liban, le général Rondot a déjà à son tableau de chasse l'arrestation du terroriste Illitch Ramirez Sanchez, dit Carlos, en 1994. Dix ans plus tard, il rêve d'y faire figurer l'ennemi mondial numéro un, Oussama Ben Laden. Lorsque Jean-Louis Gergorin lui signale qu'il a fait connaissance d'un homme d'origine libanaise susceptible de lui apporter des informations précieuses sur le terrorisme islamique, le général Rondot mord vite à l'hameçon.
Certes, quand Imad Lahoud lui raconte qu'il a rencontré à plusieurs reprises le chef d'Al-Qaida à Beyrouth, le général a des doutes. Mais comme il l'a confié à l'audience, "en matière antiterroriste, toute source a son importance". Quand bien même ses contradictions ou ses faiblesses la font paraître "inconsistante", il ne "lâche jamais" une "source humaine". Le général Rondot veut croire qu'Imad Lahoud le mènera sinon jusqu'à Ben Laden, au moins jusqu'à ses circuits de financement. Il demande donc à son ami Jean-Louis Gergorin d'assurer à sa nouvelle recrue tout le confort matériel et financier dont elle a besoin.
L'ancien numéro trois d'EADS s'exécute d'autant plus facilement qu'il trouve, lui aussi, une grande utilité à Imad Lahoud.
Jean-Louis Gergorin ou l'obsession Alain Gomez. Depuis la mort, en mars 2003, de Jean-Luc Lagardère, Jean-Louis Gergorin vacille. Son entourage professionnel, aussi familier de ses "fulgurances" que de son aptitude à détecter des complots partout, n'accorde aucun crédit à sa nouvelle théorie selon laquelle l'ex-patron du groupe Lagardère est mort assassiné à l'hôpital par des mafieux russes sur fond de règlement de comptes avec son rival de toujours, le patron de Thomson, Alain Gomez. Lorsque Imad Lahoud lui fait miroiter sa capacité à pénétrer le coeur du système informatique Clearstream, il pense enfin détenir la clé d'entrée financière au système mafieux qu'il dénonce depuis tant d'années.La sollicite-t-il en introduisant lui-même les noms de ses ennemis sur les fichiers ou est-il dupe d'Imad Lahoud qui, pour ne pas perdre son généreux protecteur, lui fournit ce qu'il veut y trouver ? L'audience n'a permis d'apporter aucune certitude sur ce point.
Toujours est-il que la familiarité entre Jean-Louis Gergorin, le général Rondot et les services de renseignement français, dont il est un correspondant écouté, confère aux fichiers Clearstream et à leur contenu potentiellement explosif une extrême importance. D'autant que, parmi les industriels de l'armement, les hauts fonctionnaires du renseignement, se sont glissés quelques noms politiques connus.
Et c'est alors qu'entre en jeu Dominique de Villepin.
Dominique de Villepin ou l'obsession Nicolas Sarkozy. Jean-Louis Gergorin et le général Rondot connaissent bien le ministre des affaires étrangères. Depuis qu'ils ont travaillé ensemble au Centre d'analyses et de prévisions du Quai d'Orsay, les trois hommes ne se sont jamais perdus de vue. En 2003, Dominique de Villepin a enfin quitté les fonctions de collaborateur de Jacques Chirac pour entrer pleinement en politique. Mais de ses années de secrétaire général à l'Elysée, il a gardé un lien indéfectible avec le président de la République, surtout sur le terrain sensible des "affaires" qui ont empoisonné le premier septennat de Jacques Chirac. Dès la campagne présidentielle de 1995, marquée par la rivalité avec Edouard Balladur, elles ont été le domaine réservé de Dominique de Villepin.
Très vite, les chiraquiens ont été convaincus que l'un des principaux artisans de leurs déboires judiciaires dans les affaires politico-financières était Nicolas Sarkozy, ministre du budget de M. Balladur. Cherchant à rendre coup pour coup, ils ont longtemps espéré mettre au jour des financements occultes de la campagne balladurienne. Lorsque, en janvier 2004, Jean-Louis Gergorin et le général Rondot évoquent les mystérieux comptes Clearstream et leurs bénéficiaires multiples, ils trouvent chez le ministre des affaires étrangères une écoute plus qu'attentive.
Depuis la forte impression produite sur l'opinion nationale et internationale par son discours de l'ONU en février 2003, Dominique de Villepin se sent pousser des ailes pour la future élection présidentielle. Mais il sait qu'il trouvera sur sa route Nicolas Sarkozy. A moins qu'un obstacle majeur ne vienne opportunément faire trébucher ce dangereux rival. Une belle affaire judiciaire, par exemple. Et voilà que le juge Renaud Van Ruymbeke s'en mêle.
Renaud Van Ruymbeke ou l'obsession des frégates. Il est l'un des juges les plus réputés du pôle financier, mais il bute depuis des années sur une affaire dans laquelle on lui oppose le secret-défense. Son obsession rencontre celle de Jean-Louis Gergorin, puisque Alain Gomez est au coeur du dossier des frégates de Taïwan. Alors, lorsque le numéro trois d'EADS lui fait miroiter, via les fichiers Clearstream, l'accès aux rétrocommissions tant recherchées, il franchit la ligne et accepte de le rencontrer hors procédure, puis de recevoir anonymement des lettres de dénonciation et des numéros de compte. Le nom de Clearstream n'est d'ailleurs pas inconnu du juge Van Ruymbeke, qui suit de près la bataille de son ami journaliste Denis Robert contre la banque des banques luxembourgeoise.
Six hommes, et surtout six obsessions, viennent de se rencontrer. Chacun a envie de croire ce que l'autre lui apporte. Certains sont acteurs, tous sont vulnérables. Les barrières de la raison cèdent à la passion. De leur collision - collusion ? - naît la déflagration Clearstream.
Pascale Robert-Diard







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